dimanche 7 décembre 2008

La consommation de viande de chien en Corée

On sait que les Coréens mangent du chien, mais on ne sait ni pourquoi, ni comment, ni ce que pensent les Coréens eux-mêmes de la consommation de chien. En 2000 un journal coréen a effectué un sondage sur « la reconnaissance coréenne de la consommation de viande de chien » : sur 968 hommes adultes et 539 femmes adultes, soit 1502 personnes. Ils sont 83% à avoir déjà mangé du chien dont 91% d'hommes et 67,9% de femmes. Pour 34% des hommes , c'est parce qu'ils ont « suivi d'autres hommes au restaurant de viande de chien » et pour 25,6% des femmes, c'est parce qu'elles ont « suivi des membres de leur famille mangeant du chien à la maison », etc, bref 92,3% d'hommes et 72,1% de femmes étaient mangeurs de chien en Corée en cette entrée du XXIe siècle.
C'est le plus généralement de la viande de chien vendue au marché dont la préparation préférée se nomme « Bosintang », nom qui signifie littéralement « bouillon réconfortant ». D'autres recettes, plus ou moins appréciées existent sous les noms (et dans l'ordre décroissant de leur succulence) de « Jeongol » « Suyuk » ou « Muchin » . Ne croyez pas qu'on mange du chien tous les jours ni que tous soient d'accord aujourd'hui en Corée pour consommer cette viande ; en manger deux ou trois fois par ans suffit à entretenir la santé de l'homme et à lui donner assez d'énergie positive pour l'année.
Cette pratique occasionnelle a lieu à des moments précis de l'année. On mange de la viande de chien aux « Boknal », par exemple, un des jours les plus chauds de l'année où les gens sont les plus fatigués et les plus stressés, or selon la tradition la viande de chien réchauffe le corps et favorise la transpiration : une façon de lutter contre la chaleur par la chaleur. Dans les provinces de Chungnam, Buyeo, Cheongyang, Boryoung et Seocheon on sert du chien à l'occasion des cérémonies funèbres. Ailleurs, comme dans la province de Huegap, c'est lors du soixantième anniversaire qu'on mange du chien afin de fêter cet âge alors considéré comme rare et très avancé.
Quant à la place du chien, toujours d'un point de vue traditionnel véhiculé par les fables, outre le fait que la nourriture commune en Corée est plutôt à base de légumes et de céréales, il reste un animal non domestique au sens où nous l'entendons, considéré comme extérieur à l'univers intime de l'homme comme le lapin, le canard, le mouton ou la vache. Ajoutons quelques on-dits et quelques proverbes qui situent le chien sur l'échelle du respect qu'on lui porte,comme : « transporter un chien dans sa voiture porte malheur », « si vous élevez un chien plus de sept années, il deviendra sauvage comme un loup », ou « si un chien précède un homme sur un chemin dangereux, le mauvais esprit prendra la vie du chien au lieu de celle du maître ». Bref , en Corée « les chiens gardent la maison des mauvais esprits » et il ne faut pas trop les fréquenter. Nous ne reviendrons pas sur les caractéristiques des chiens comestibles, sinon que les chiens de consommation sont élevés spécialement dans des fermes spécialisées et considérés comme du bétail ; ajoutons pour rassurer l'occidental qu'on ne mange pas les chiens de compagnie ( et il y en a beaucoup) et que la Corée a annoncé une proclamation des droits des animaux où jeux et combats de chiens sont strictement interdits.

samedi 30 août 2008

Un pique nique à La vache qui Rit

Quand je travaillais dans les réserves indiennes d’Amérique du Nord nous recevions de l’aide internationale : les enfants raffolaient de La Vache Qui Rit et les adultes Amérindiens n’hésitaient pas à le faire fondre sur leur fried bread traditionnel. Son goût relativement neutre et sa consistance molle en font un aliment apprécié de tous et plus facile en tout cas à avaler que la moutarde de Dijon dont on recevait des stocks inutilisables en Amérique. Je ne sais pas si elle a aujourd’hui valeur mémorielle chez les Indiens, j’en doute, mais pour nous, La Vache Qui Rit incarne l’ancêtre du fromage conservé. A ce titre, elle bénéficie d’une énorme confiance, chacun pense qu’elle existe depuis « toujours », que sa vieille recette se transmetde génération en génération et que nous ne faisons que rentrer dans la chaîne des nomades d’occasion qui prenons à l’assaut les falaises de Fontainebleau les dimanches de printemps.

La vache qui Rit incarne pour moi l’expression d’une société nomade à la fois réelle et imaginaire. A sa façon en effet elle pousse jusqu’au bout le pourquoi et le comment du transport d’un fromage. Tout comme chez les nomades traditionnels, je pense aux nomades des steppes hautement galactophages de chez qui nous vient outre le yogourt, les fromages durs ou semi dur comme la crème de gruyère, pâtes cuites transportables sur de longues distances dans des temps longs, on a transformé le lait en pâte pour mieux le transporter et le conserver durant ses déplacements. L’emballage très particulier de La Vache Qui Rit est incroyablement hermétique et résistant. Il est fait pour qu’on puisse l’emporter aussi bien au pôle Nord que sous les tropiques sans abimer son contenu. Que la Vache qui Rit soit née en occident n’est pas un hasard, on dirait qu’elle est fille de l’invention des vacances, en tout cas de ces premières grandes migrations qui ont accompagné la révolution des congés payés dans le mode de vie des européens. C’est ainsi qu’elle a permis qu’on puisse partir en vacances en train, en voiture, en vélo, à pieds avec une petite réserves de fromage parfaitement emballés qui ne craignait ni la chaleur, ni le sable ni l’eau des rivières ou de la mer, ni les jours qui passaient…

L’idée de la portion individuelle relève du génie. On peut enfin voyager sans incommoder les autres par l’odeur, sans créer d’injustice dans sa répartition au sein d’un groupe ou d’une famille. Quant à ceux qui disent ne pas aimer le fromage, la Vache qui Rit propose une pâte qui n’ a pas vraiment l’allure d’un fromage tel qu’on se l’imagine (elle manque indéniablement de rusticité !), ni le goût, mais dont on sait intimement qu’elle offre de réelles qualités nutritionnelles et qu’on peut même la manger, que dis-je sucer sans pain et sans vin !
Du point de vue de la symbolique et de la dimension ethnotechnologique de l’objet même, sa première expression est sans doute sa modernité. C’est la forme d’un bonbon hyper moderne qu’on n’a pas encore inventé ! La vache qui Rit dans sa boite bleue et ronde qu’on ouvre mécaniquement et très facilement grâce a un fil que l’on dessoude en quelque sorte, propose un design extrêmement moderne : des portions parfaitement carénées dans de l’aluminium. De plus elle brille au soleil et tombée a terre ne se confond pas avec l’herbe ni ne se salit, on la dirait même conçue pour jouer les bijoux en attendant qu’une « pie qui chante » ou un « maître corbeau B B vienne la voler sous notre nez… Voila pour son appartenance au monde contemporain. Collée sur chaque portion on trouve l’image d’un animal qui rit, pas un drapeau ni un paysage rustique. La Vache Qui Rit est d’une certaine façon apatride, elle est toutes les vaches du monde, une sorte de mère enjouée prête a nous nourrir tous en rigolant intérieurement de sa générosité et de sa profusion qu’elle sait sans borne ; en tout cas elle n’exprime ni la patrie ni un quelconque désir d’impérialisme régional franc-comtois ! Au contraire, dans la tête de chacun d’entre nous, outre la vie en société, en famille et dans la nostalgie d’une enfance lâchée dans la nature, elle est liée à une mythologie d’aide alimentaire, de nutrition saine et de partage.
La boîte de huit ou de vingt quatre véhicule de vraies valeurs communautaires, elle a pour but d’être distribuée collectivement et équitablement. C’est une véritable proposition démocratique.

dimanche 25 mai 2008

La pupille est d'or

Maman Blanche n’est pas sa mère, papa Gustave n’est pas son père ; elle est blonde, ses frères et sœurs sont « noirs bourguignons ». Yvette Thomas n’est pas leur fille, ni leur sœur, elle est une fille de l’AP, l’Assistance Publique. Elle vient d’Auxerre, elle a un petit frère, ses parents sont morts. La pupille ira travailler chez les autres…Le voyage commence, elle traverse des familles de la Bourgogne nord : Morvan, Puisaye, Vezelayien. La première, Maman Blanche, est tout amour mais l’AP l’en arrache et la voila chez la mère Germaine. Une patronne odieuse et méchante, alors elle s’énamoure de ses vaches qu’elle doit garder et qui la protége.
Pour résister Yvette garde en tête les recommandation de Maman Blanche « Quoi qu’il arrive tu dois toujours agir en restant dans Ta vérité…tout garder dans la tête et ne rien montrer au dehors. » Yvette tête de pioche retiendra la leçon et tiendra jusqu’au bout, certaine que Sa vérité « c’est mon paquet de souvenirs d’enfance. » En elle, elle parle vache, une langue spéciale pour une « petite chose ». « Comme un chien aveugle suivant une piste, de relais en relais, de relent en relent, mes narines cherchent ce qu’elles haïssent : la pestilence du clapier, les remugles de la bauge, les senteurs du fumier, la sueur fatiguée… » écrit Yvette. La résistance à son sort est si dure qu’elle s’absente, tombe malade, presque aveugle, presque morte et l’hôpital devient sa maison - séjour extraordinaire dans une poche de silence ou l’être fragile se renforce dans sa philosophie inventée au milieu des humains abîmés.
Retour a la ferme, c’est l’ailleurs-après qui reprend : papa Gustave, le Bois de la Madeleine à côté de Vézelay et voila que des Parisiens plein aux as débarquent dans sa coure. Monsieur et Madame Zervos. « Mignonne la Dame et simple aussi quand elle le voulait mais avec peu de tête. » La Dame, c’est Yvette qu’elle trouve mignonne, plus que ça même : « votre petite reine, dit elle a ses parents adoptifs du moment, c’est un joyau brut. » Avec son mari Christian dit Taky, à la vue des dessins de la petite, ils détectent même chez Yvette un don naturel pour l’art. « L’esprit matois du paysan régalait la ruse sophistiquée des citadins » , se souvient la fillette.
Et la voila adoptée par les Zervos, des collectionneurs d’art, des éditeurs , des mécènes riches en amis artistes. Commence pour Yvette une nouvelle aventure, presque une entrée dans une carrière : muse des plus grands !
On est en pleine guerre, Vezelay est loin de Paris. Chez les Zervos on accueille et on cache beaucoup d’artistes. Yvette change de langue, passe de la patoisie au français châtié - chartier. On l’instruit, elle s’instruit. Des noms prennent chaire : Braque, « une amitié maintenue en dépit de la jalousie aigre et revancharde de Pablo Picasso ». Picasso, son professeur de dessin et grand ami, une estime réciproque. Romain Roland qui passe par là, Nusch et Paul Eluard, cachés dans le grenier, puis plus tard l’encombrant René Char…Bref , « le grand réveil ! le début de la vraie Vie ! Rien à voir avec la veillée des chaumières en hiver. » La guerre terminée, de Vézelay la communauté d’artistes reviendra à Paris. A Montparnasse, comme à Vezelay, on joue au Cadavre Exquis, se parle, se touche, s’arrache les cheveux, se jalouse, s’observe, on vit ensemble quoi avec quelques sordidités par-ci par-là.
Et tout l’art d’Yvette Thomas, son art immense – il y a du Céline de « Mort à crédit » dans son écriture, une percussion constante de sabots et de fleurs , de parler vache et de haut bourgeois, l’œil d’un vrai peintre, le talent d’un grand écrivain, l’invention d’un poète, une création rare en définitive qui fait que ce livre-témoignage, ce roman d’orpheline nous tire vers l’universel autant par le petit des hommes les plus pauvres, les plus soumis que celui des hommes les plus grands. On n'avait pas lu écriture semblable ni côtoyé la nature humaine a ce point depuis des décennies.
Un diamant brut est une absolue révélation tant sur le monde de l’art qu’en littérature.

(voir: Yvette Szczupak-Thomas, Un diamant brut. Vezelay-Paris 1938-1950, editions Métailié
On peut visiter la Fondation Zervos à Vézelay , Maison Romain Roland

mardi 29 avril 2008

Une histoire de poils

Pourquoi les poils ? Parce que « les poils parlent une langue à qui sait entendre et racontent les dispositions morales et psychiques de chacun pour qui sait observer »,assurait un ouvrage de la Bibliothèque des dames de 1764. Souvenons nous de nos ancêtres les gaulois à moustaches et longues chevelures, des romains subissant l’incorporation par la tonsure, des Nazis au crâne rasé, des Beatles et nous derrière suivant depuis toujours quelques sirènes aux longues tresses... Effectivement les amas pileux du corps humain sont des indices optiques essentiels dans notre relation à l’autre, la tête, notre tête ce dispositif de communication et de relation qui porte notre champ facial que l’on présente tel quel : nu ou presque à qui veut le voir est en règle générale encore assez poilu : cheveux sur le dessus contre pluie, froid et chaleur, sourcils contre la transpiration frontale, cils contre la poussière, poils du nez, des oreilles contre les substances étrangères, oui nous sommes encore fameusement équipés en poils.
Il est vrai que nous cachons notre pubis et nos aisselles et si nous les montrons, nous les rasons ; ces endroits naturellement moins exposés à l’air jouent pourtant un rôle non négligeable avec leurs glandes apocrines, certes responsables de la sueur grasse, mais qui jouent un rôle anti-déshydratation éminent et sont indispensables au maintien de la température du corps. Bref , depuis que nous avons quitté l’univers arboricole où nous étions grand singes poilus pour la savane et la station debout, nous nous sommes bien dégarnis mais il n’empêche que les poils restent aux yeux des biologistes un réservoir de secours inégalé pour l’épiderme et notre respiration. Les lectures de nos âges sociaux, à savoir la nubilité, se font aussi à partir de notre pilosité basse. C’est avec l’apparition des poils que l’on sait si nous sommes aptes à contracter mariage (théoriquement) fécondable : cela intervenait sous nos latitudes vers 15 ans chez les filles et 16 ans chez les garçons, chiffres établis dans les années 1890. Sachez qu’aujourd’hu, la tendance générale va vers un abaissement général de l’âge de puberté : la pilosité apparaît en Angleterre vers 12 ou 14 ans chez les filles et 13 ou 14 ans pour les garçons. Avec cela nous savons que les français ont un poil grandi : plus 2,5 cm pour les femmes, 5,5 cm pour les hommes, et forci : respectivement de +2,4 kg et +5,4 kg . Nos sœurs, toujours en France, feraient en moyenne 97 cm de tour de poitrine avec une assurance statistique( ?) que les poitrines seraient plus opulentes dans le nord et plus menues à l’ouest. Quant à nous, les « métrosexuels » à la barbe éternellement naissante, les nouvelles ne sont pas bonnes : nos vêtements moulants sont aussi chauffants et frottants et cela nous emmèneraient vers une perte rapide, non pas tant de la virilité que de la fécondité et de nos poils.

(voir l’ouvrage poilant deMartin Monestier, « Les poils, histoires et bizarreries, Paris, ed. Le cherche midi, 2002)
Photo : Barbara Urstein à 27 ans, vers 1654.

mercredi 16 avril 2008

A propos des vêtements incarnés (ou des tatouages)

Le 1er juillet 2007 s’est tenu au Parc floral de Vincennes le « Premier salon du tatouage et des arts associés » où se sont rassemblés des centaines d’artistes et de modèles itinérants qui prennent le corps comme support à leur art. Dans n’importe quelle revue « people » d’aujourd’hui apparaissent des vedettes, plutôt des jeunes hommes et des jeunes femmes, tatoués pour la vie : qui une petite fleur à la base du cou, qui un papillon sur une cheville ou un motif Maori épuré sur les biceps, quand ce n’est pas une fresque immense recouvrant tout le corps d’un de ces nouveaux héros du monde moderne que sont nos sportifs, nos comédiens et nos chanteurs.

On ne change pourtant pas de peau comme de chemise et être tatoué, comme tatouer, ce n’est pas, a priori, chose « normale » pour les mammifères non spécialisés que nous sommes. Outre le désir dans nos sociétés occidentales contemporaines d’enfiler une nouvelle peau, le tatouage implique qu’il y ait quelque part un modeleur, ou plusieurs, qui prennent les mesures de la personne, qui, elle-même, se prépare à enfiler ce tissu douloureusement relié à travers sa peau à toute la société qui l’entoure (même si elle ne le sait plus consciemment). Cet habillage incarné, indéniable accessoire contemporain de la mise en scène de soi, art véhiculaire de son groupe ou de sa société se fait rarement seul ni uniquement pour soi .
Regarder « la peau de l’homme », surtout décorée, c’est regarder notre peau que nous n’avons de cesse de sauver et d’embellir. C’est donc à travers des travaux d’ethnographes qu’il faut aller chercher les descriptions par le menu de ces écritures sanglantes qui, de la fraîche peau où elles furent tracées, se retrouvent aujourd’hui parcheminées et présentées dans nos musées, par petits ou grands morceaux ou, moins douloureusement, à travers des dessins et des photographies. En faisant appel aux descriptifs passés et présents, ce qui importe est surtout de revenir sur le regard que nous portons sur ces œuvres ; œuvres qui ne sont plus ou pas des objets de matière minérale ou végétale mais bien des objets humains directement empruntés au corps de l’homme.



Il ne fait aucun doute que les tatouages sont ou bien deviennent des rites intégrateurs en même temps que des amulettes permanentes au pouvoir magique évident pour tous ceux qui les portent. Le tatouage d’immunisation qui, dans certaines « professions » ( pirates , voleurs, etc), est de grande vantardise obtient sa grande puissance par la peau de l’homme qui le porte, la souffrance qu’il a subi et l’art de l’exécutant, bref toutes conditions réunies pour atteindre à une perfection surnaturelle, sans oublier évidemment ceux qui le lisent en en connaissant les codes et qui doivent être pris d’effroi devant une telle arme.



On sait par l’histoire et l’anthropologie que ces amulettes permanentes connurent dans la plupart des sociétés où elles ont été décrites une régression, voire une disparition. Ceci est dû à la fois à l’emprunt et à l’influence des autres styles de tatouage ainsi qu’à leur emprunt par d’autres sociétés comme la nôtre, c'est-à-dire à une dévaluation. On sait également que la régression d’une coutume dans un groupe social est souvent contrebalancée par l’acquisition de nouveaux signes empruntés aux sociétés voisines ; emprunts liés autant à une recherche d’actualisation qu’à une enculturation involontaire, qui conduit à très brève échéance à une acculturation et à long terme à un ethnocide. Dans les sociétés décrites types océaniennes, asiatiques ou amazoniennes, à l’archaïsme des tatouages anciens ont souvent fait place des tatouages plus modernes.
Du point de vue anthropologique c’est beaucoup moins une inconsciente remise en honneur possible d’une pratique oubliée que l’emprunt conscient d’une coutume, souvent inconnue ou mal connue des générations qui l’adoptent et qui revêt d’autant plus d’importance que son développement coïncide avec la nette régression d’autres systèmes de transformation ou de mutilation corporelles (agrandissement du lobule de l’oreille, mutilation dentaire), toutes ces coquetteries qui sont tombées en désuétude parce qu’elles ne correspondaient plus à aucun idéal magique ou social vivant.



On aurait pu dire, il y a encore une trentaine d’années, que la mentalité populaire associe le prestige viril et le courage déployé en présence du tatoueur, et que le tatouage est inséparable de la majesté masculine. Mais cette idée de « dignité virile » n’a plus cours aujourd’hui que pour quelques mâles marginalisés ou en cours de l’être… Se faire tatouer n’est plus réservé, en effet, aux seuls hommes, les femmes s’y prêtant tout autant et peut-être même plus.
Curieuse histoire en vérité que celle des tatouages passés du « sauvage naturel » au jeune « civilisé urbain » contemporain ; tatouage dont on ne sait plus très bien s’ils est décalcomanie estival et branché, intention amoureuse définitive ou œuvre d’art indélébile qu’on cache ou fait réapparaître au gré des modes et des usages.
Tatouage et piercing sont sortis de la marginalité occidentale pour devenir des accessoires da la mise en scène de soi. On voit refleurir des artistes itinérants qui prennent le corps comme support et des corps se faire l’expression cachée-montrée d’un art véhiculaire, venant confirmer ce que les anthropologues ont constaté depuis les années 1970, que ce qui caractérise le monde moderne est son apparente et ostentatoire archaïsation. Le corps est chez nous devenu il y a quelque temps prothèse d’un moi en quête d’une incarnation pour sursignifier sa présence au monde, pour qu’on essaye à nouveau d’adhérer à soi. La question reste et restera de savoir ce qui nous fait courir après ce décor-homme ?

mardi 8 avril 2008

L'amour chante à travers quinze siècles

La littérature arabe érotique s’est voulue instructive et l’occident chrétien, au contact étroit de cette culture dès les Croisades, n’a pas manqué de s’en inspirer. Traités, contes et commentaires où les figures érotiques ont été revêtues du plus bel apparat et du plus grand luxe de détails ont forgé une esthétique qui n’a pas laissé dans l’indifférence les hommes et les femmes qui y ont découvert de nouvelles « techniques amoureuses » propres à améliorer leurs performances. Tout le monde sait que la jouissance du croyant sur Terre n’est que l’avant-goût de ce qui l’attend au Paradis d’Allah où la Jannah est avant tout un jardin des délices de la jouissance : amours, coït à profusion, dépucelages sans conséquences des Houris et bonne chair, l’Eden céleste est un enchantement absolu promis à tout croyant en un monde parfait, achevé, impeccable et inimitable…Voila pourquoi assure Bassam Saad « le coït est ainsi érigé en devoir, auquel appelle la foi et que le musulman croyant doit parfaire sa foi en le Nikah ». « Celui qui choisit la chasteté n’est pas des miens », a dit le Prophète qui avoue ailleurs : « Plus que tout, j’ai aimé, de votre monde, les femmes et les parfums… ». Nous dirons qu’une culture où la chasteté est considérée comme inutile et pernicieuse ne peut manquer d’humanité et, comme le disait une notoriété religieuse de premier plan, que dans cette histoire « …la femme est imparable ». Passons sur la vigueur inimitable, mais recommandable, du Prophète, sur sa stupéfaction devant la femme et sa beauté surtout si elle est vierge, sur toutes ses femmes, sur l’instauration de la polygamie, sa limitation à quatre, les jalousies et leurs antidotes pour en arriver au « Nikah » stricto sensu. Voila qu’il y a un « devoir de jouir », une recommandation aux frissons et aux spasmes comme sublimation même de l’être musulman. Tant pis si, dés que l’homme jette son regard sur une femme, il entre sous la voûte du pendable, le regard obstrué de cette dernière par un voile est là sinon pour prévenir, au mieux pour régler les émotions. Il y a d’ailleurs ce magnifique passage de l’allaitement d’un adulte qui transforme l’homme concupiscent qui, « pris au sein » sans le savoir, subit un rite d’adoption et se retrouve du coup considéré pour toujours par cette femme « comme l’un de ses enfants » et ainsi asexué. Voila pour la tétée, mais le sexe et ses appétences réciproques ne quittent pas la tête des humains et l’auteur de Al-Agnani , le fameux médecin Dananir, ne se prive pas de rappeler que sur l’éventail que Hamdouna agitait devant son visage était écrit : « L’appétence d’un vagin pour deux verges est plus urgent que celle d’une verge pour deux vagins…comme le besoin d’une meule pour deux mules… » Bref, avant l’entrée au paradis , la vie sur terre offre à toutes de réaliser copieusement le « sarclage de la branche » et à tous de connaître les délices de multiples promenades intimement baguées…Ainsi va l’érotisme dont Bassam Saad nous redit avec intelligence et brio qu’il est la seule foi terrienne inébranlable qui transcende religions et morales. (voir : Bassam A. Saad, « Copuler est ma loi, un érotisme arabe islamique », éditions de l’Aube, 2007, 558 pages)

mardi 1 avril 2008

Tout humain et toute humaine ont droit à la jouissance

Un homme de ma connaissance appartenant à une autre culture que la mienne a réuni une impressionnante collection de récits, d’anecdotes et de citations tirées de textes classiques des premiers siècles de l’Hégire (VIIe-XIIIe siècles), ainsi que de quelques dits et sentences tirés du Coran pour m’assurer que si le plaisir était considéré comme un devoir pour l’homme, il y a longtemps qu’il était un droit (bien caché mais ô combien utilisé !)) pour la femme. Partant du fameux « Nikah », fondateur et oh combien légal dans l’Islam – que certains exégètes traduisent comme étant l’expression d’un contrat de mariage et de copulation à durée indéterminée entre un homme et une ou plusieurs femmes - nous nous retrouvons très vite dans une histoire où les libertés amoureuses et sexuelles se sont toujours frayées un chemin au milieu des interdits et des tabous énoncés, selon les époques, avec plus ou moins de force.

Le Messager, m’a-t-on assuré, s’appuyant sur la grande connaissance qu’il avait des affaires féminines, aurait dit : « J’ai conféré à la femme, en plus qu’à l’homme, quatre-vingt-dix portions de plaisir, mais Allah l’a drapée de pudeur. »
En fait de pudeur, la mise en perspective de la sexualité s’inscrit comme une histoire d’héritage où, aux coutumes ancestrales, s’ajoutent de nouveaux principes auxquels la femme parfois se soumet, parfois se rebelle. Depuis longtemps dans l’ensemble du monde méditerranéen comme dans bien d’autres cultures dans le monde, il est connu que la femme « tient la maison » (et son homme), c'est-à-dire qu’elle gère l’intime et l’intimité, aussi les ruses inventées pour contourner les interdits et sublimer la sexualité du couple ne manquent pas, sachant que la recherche de la jouissance, quoi qu’on dise, est capable de faire de la sexualité un art aussi élevé que les plus belles architectures.

Bassam A. Saad dans Copuler est ma loi, sans faire les louanges du « Nikah » mais en y croyant comme une vertu nécessaire à toute vie dite humaine, nous emmène à sa suite hautement érudite, non pas sur les traces de « la ballade des débauchés », mais sur les sentiers de l’arsenal incontournable de la séduction qui rendent si beaux les amoureux. Al-Hobb disent les poètes, les doctes et les écrivains, « science » disent les Allamah, les savants, en d’autres termes « l’amour » vient coiffer toutes les tendances humaines où en un rapprochement entre deux entités sont impliqués, ceci aussi bien à travers les états d’âme de la passion que dans leur traduction physique, les désirs ardents du corps.

Les mots sont beaux et innombrables qui enguirlandent désirs et assouvissements : ‘Ishq', désir, 'Wala’h', obsession, 'Gholmah', volupté, 'Ach-Chawah', désir intégral, 'As-Sababah', désir aigu, 'Bah', 'Bad’h', 'Nikah' , coït intégral… Vocabulaire et figures sur lesquels nous reviendrons prochainement avec plus de détail.

A suivre...


(voir : Bassam A. Saad, « Copuler est ma loi, un érotisme arabe islamique », éditions de l’Aube, 2007, 558 pages)